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Sauvés de la décapitation grâce au Web

15 Août

Des photos non datées de Khaled el-Harbi (à gauche) et Sameh el-Roueily.

Khaled el-Harbi a 18 ans, Sameh el-Roueily en a 19. L’un a grandi à Djeddah, l’autre à Riyad. Les deux Saoudiens ne se connaissent pas et ne se sont probablement jamais croisés et pourtant, la ressemblance de leur parcours est plus que frappante : tous les deux n’étaient que des adolescents lorsqu’ils ont été condamnés à mort par décapitation dans leur pays (Khaled avait 14 ans à l’époque et Sameh 16). Tous les deux sont accusés de meurtre (Khaled a poignardé à mort l’homme qui tentait de l’agresser sexuellement, alors que Sameh a tué à coups de couteau un Yéménite de 25 ans au cours d’une dispute).

En Arabie saoudite, où la charia est appliquée de manière stricte, le viol, le meurtre, l’apostasie, le vol à main armée et le trafic de drogue sont passibles de la peine capitale. Un condamné à mort peut toutefois échapper à l’exécution de sa peine si la famille de la victime renonce à toute poursuite en échange d’une somme d’argent.
Et c’est précisément ce qui s’est produit dans le cas de Khaled et Sameh : pour retrouver leur liberté, chacun des deux jeunes condamnés doit payer près de 30 millions de riyals saoudiens (l’équivalent de 8 millions de dollars américains) à la famille des victimes, avant la fin du mois de ramadan.

« Khaled el-Harbi ne devrait même pas être en prison parce qu’il a tué pour se protéger. Si j’étais à sa place, je l’aurais tué aussi. »

Un délai impossible à tenir sans un miracle… Khaled est orphelin de père, et sa mère, atteinte de diabète, parvient à peine à subvenir aux besoins de ses frères et sœurs. Sameh lui aussi vient d’une famille modeste : son père travaille comme officier de police dans la ville saoudienne de Jouf. Dans un entretien au quotidien local, il affirme avoir vendu toutes ses possessions, dont la maison familiale, pour « sauver la tête » de son fils, mais en vain. La mère de Sameh est quant à elle hospitalisée depuis que son fils a été arrêté, il y a trois ans. Elle souffrirait de dépression aiguë…

Mais comme souvent dans la vie, c’est au moment où on s’y attend le moins que le miracle arrive. Et cette fois-ci, il vient du Web…

Ému par l’histoire de Khaled el-Harbi, un groupe d’internautes décide de lancer une vaste campagne sur les réseaux sociaux pour sauver le jeune homme de la décapitation : des appels sont lancés sur Twitter, des événements de collecte de fonds sont organisés via Facebook, des messages sont envoyés sur WhatsApp, etc.
L’affaire fait très vite le tour de la blogosphère arabe, permettant aux organisateurs de récolter des centaines de donations versées directement dans un compte bancaire au nom de Khaled.

Le nom de Khaled écrit avec des billets d’argent.

« Nous sommes un groupe d’une dizaine de bénévoles, nous ne connaissons pas Khaled, nous ne l’avons jamais rencontré de notre vie », assure à L’Orient-Le Jour Fayhane el-Choueimy, un ingénieur chimiste saoudien reconverti en activiste pour la défense des droits de l’homme. « Nous avons senti le besoin de l’aider parce qu’il est orphelin et n’a personne pour le soutenir, poursuit-il. Il fallait faire quelque chose pour le sauver. »

« Les réseaux sociaux nous ont énormément aidés à répandre la cause de Khaled, explique Fayhane. Les donations n’étaient certes pas énormes, mais beaucoup de gens se sont montrés intéressés. Nous avons reçu des appels de presque tous les pays du Golfe et même des États-Unis et de Grande-Bretagne. »

Les 30 millions de riyals nécessaires pour la survie de Khaled ont finalement été réunis en moins de trois mois de campagne virtuelle. « Il doit sortir dans les deux prochains jours, avant la fête du Fitr », assure Fayhane.

Ayant eu échos du succès de cette initiative, plusieurs proches de condamnés à mort se sont mis à publier des appels à l’aide via la page Facebook consacrée à Khaled el-Harbi.

Mardi dernier, c’était au tour des parents de Sameh el-Roueily de se réjouir. La somme nécessaire pour la libération de leur fils a elle aussi été recueillie grâce aux efforts d’internautes saoudiens (sur Twitter et Facebook).

« La somme de Sameh a été recueillie. Il n’est plus nécessaire de transférer de l’argent sur le compte ».

Selon Amnesty International, le nombre d’exécutions est en hausse en Arabie saoudite. Plus d’un quart des exécutions en 2011 ont concerné des travailleurs migrants qui n’ont aucun recours et ne bénéficient pas d’avocats pour les défendre.

Amnesty International a beaucoup de difficultés à obtenir des informations sur les condamnés à mort et sur le nombre exact d’exécutions, mais selon l’organisation, le nombre d’exécutions en Arabie saoudite aurait triplé en 2011…

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Quand un Saoudien se met dans la peau d’une Saoudienne…

12 Oct

Rien n’obligeait Rayan al-Duwaisi de mener un défi aussi inhabituel : se priver de voiture pendant toute une semaine… Rien, d’ailleurs, n’oblige aucun homme en Arabie saoudite de faire de même, sauf handicap physique ou mental majeur… et encore !
Pourtant, Rayan, ce jeune Saoudien de 24 ans, affirme avoir passé la semaine du 1er au 7 octobre sans prendre le volant, non pas par solidarité avec les femmes de son pays – le seul au monde à interdire aux femmes de conduire – mais « pour mieux comprendre ce qu’elles endurent au quotidien ». « J’ai tout simplement voulu traiter la question de manière pratique », affirme Rayan sur un blog qu’il crée spécifiquement pour relater son “expérience”. Cette décision, dit-il, vient surtout après avoir entendu plus d’une femme lui dire : « Si seulement vous, les hommes, pouvez essayer de vivre ce que nous vivons tous les jours. »

Rayan, qui se présente comme un « simple employé dans une société privée », a ainsi passé toute la semaine dernière à coordonner son emploi du temps avec celui de sa mère et de ses cinq sœurs avant tout déplacement. Fils unique, il est obligé de compter sur le chauffeur de la famille pour le déposer au travail et le ramener ensuite à la maison. « Ce n’est pas très agréable de se sentir dépendant des autres, surtout que tout retard peut causer embarras et instabilité », raconte Rayan sur son blog. Le premier jour, il était arrivé une demi-heure en retard à son bureau parce qu’il a dû partager le chauffeur avec une de ses sœurs qui devait se rendre à l’université le matin. Le soir même, il a dû annuler une visite chez des amis parce que sa mère avait déjà réservé le chauffeur pour un engagement familial.

Rayan, au premier jour de son expérience.

Le lendemain, afin de vivre l’expérience de manière plus authentique, il décide de prendre le taxi. « C’est une expérience effroyable, écrit-il. Surtout pour les femmes. » Un chauffeur de taxi lui aurait avoué qu’il évite de transporter des femmes parce que, souvent, des hommes arrêtent sa voiture pour harceler les passagères. « Maintenant, je comprends mieux pourquoi les femmes me disent que c’est difficile pour elles de se déplacer en taxi, raconte-t-il. J’ai essayé de me mettre dans leur situation, mais il est vrai que mon expérience ne peut jamais être similaire, étant donné que je suis un homme… »
Rayan note également qu’il n’a pas eu le temps d’essayer de se déplacer en bus, un moyen de transport que beaucoup de femmes résidant dans les banlieues utilisent pour se rendre en ville, selon lui. Ces femmes « sont souvent obligées de traverser des centaines de kilomètres sur des routes dangereuses en compagnie de gens qu’elles ne connaissent pas », écrit-il.

Sur son blog, Rayan relate aussi la situation misérable de nombreux chauffeurs privés en Arabie saoudite. « Beaucoup d’entre eux travaillent pour des familles nombreuses mais modestes, qui n’ont pas les moyens d’employer plus d’un chauffeur, explique-t-il. Je sais qu’ils doivent beaucoup souffrir par le fait de devoir conduire pendant plusieurs heures sous la chaleur. En plus, ils sont souvent maltraités, comme s’ils n’avaient aucune dignité ou valeur humaine… »

Dans un entretien qu’il m’accorde, Rayan affirme avoir été « surpris » par l’engouement qu’a suscité son expérience personnelle. « Ma mère et mes sœurs m’ont beaucoup encouragé. Elles étaient très heureuses de mon initiative, raconte-t-il. Mes amis aussi m’ont soutenu, bien que certains d’entre eux m’aient traité de fille pour me taquiner… » « J’avoue que je suis content que je n’ai décidé de consacrer qu’une seule semaine pour ce défi, dit encore Rayan. Je crois que je n’aurais pas pu supporter de vivre encore plus longtemps (sans voiture). »

Quel message lance-t-il aux Saoudiennes qui, depuis mai, mènent une campagne active sur Facebook et Twitter (@Women2Drive) pour obtenir le droit de conduire ? « Je suis certain que votre souffrance va bientôt prendre fin. Le roi Abdallah fait de son mieux pour garantir une vie pleine de dignité aux Saoudiennes. Tenez bon ! »
Et à ceux qui s’opposent au droit des femmes de conduire un véhicule, il dit : « Je leur conseille de tenter mon expérience afin qu’ils réalisent à quel point il est difficile d’être constamment dépendant des autres. Je leur garantis qu’ils changeront d’avis dès le premier jour. »

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