Un bijoutier libanais enflamme la Toile française

18 Sep
 Une image de Stephan Turk tirée d’une vidéo diffusée sur Nicematin.com

Une image de Stephan Turk tirée d’une vidéo diffusée sur Nicematin.com

La Toile française est en ébullition depuis plusieurs jours. À l’origine de ce phénomène qualifié d’« exceptionnel » par les médias, un bijoutier niçois d’origine libanaise qui a abattu mercredi dernier un jeune multirécidiviste de 18 ans qui venait de braquer son magasin après l’avoir menacé d’une arme. Stephan Turk lui a tiré plusieurs balles dans le dos alors qu’il s’échappait sur une moto pilotée par un complice.
Âgé de 67 ans, M. Turk « est un honnête homme, connu et apprécié », selon le maire de Nice Christian Estrosi. Il gardait une arme dans sa boutique – qu’il tient depuis 10 ans – parce qu’il avait déjà été dévalisé une fois, l’an dernier.

Inculpé pour homicide volontaire, il a été assigné à résidence avec bracelet électronique. Sa vie « n’était pas directement menacée » et « il n’avait pas à se saisir de cette arme, qu’il détenait illégalement », a estimé le procureur.

L’histoire, qui ressort du fait divers, aurait pu passer inaperçue si ce n’était la spectaculaire mobilisation de soutien qu’a reçue le bijoutier franco-libanais au cours du week-end dernier, aussi bien sur les réseaux sociaux que dans la rue. Sur Facebook, une page intitulée « Soutien au bijoutier de Nice » a attiré plus de 1,6 million de « likes » en l’espace de quelques heures. Un record qui a toutefois suscité des doutes sur l’authenticité de ces « fans ».
Le site Social Bakers, qui a analysé les milliers de fans Facebook de cette page, affirme que 80 % d’entre eux sont « étrangers » et non pas français. Mais quelques heures après cette déclaration, le site s’est rétracté et a reconnu s’être « trompé » dans les chiffres. D’autres spécialistes interrogés par les médias français indiquent également qu’il n’y a pas eu de bidonnage.
« Pour faire taire les rumeurs », l’administrateur anonyme de la page a diffusé dimanche une capture d’écran indiquant qu’entre le 11 et le 13 septembre, près de 98 % des « likes » provenaient de France.

Une photo tirée de la page Facebook "Soutien au bijoutier de Nice".

Une photo tirée de la page Facebook « Soutien au bijoutier de Nice ».

Sur la page, les soutiens plaident souvent en faveur de la légitime défense voire de l’autodéfense. « Malheureusement, nous vivons dans un pays où si l’on veut que justice soit faite, c’est à nous de la faire… », réagit un internaute écrivant sous le nom de Ruis Martin. « Que l’on soit bijoutier, plombier, éboueur ou n’importe qui, chacun a droit à la sécurité, à la paix. La justice doit être là, présente et non dans un laxisme permanent et souvent favorable aux délinquants », indique de son côté Philippe Declermont.

Plus inquiétant, la page de soutien au bijoutier s’est rapidement transformée en un véritable défouloir, étalant les idées les plus radicales de l’extrême droite : « Respect au bijoutier, moi j’aurais visé la tête ! » écrit l’un. « Fallait buter le deuxième aussi », réagit un autre. « Soyez humains. Quand un chien est enragé, on l’euthanasie. C’est pareil pour un “taulard” non réintégrable. Chassez le naturel, il revient au galop », justifie un troisième. « L’histoire de ce bijoutier est la goutte d’eau (qui fait déborder le vase, NDLR). Ce mouvement est lancé il ne faudrait plus arrêter ! Faut se faire entendre ! » lance un quatrième…

Vue de la manifestation de lundi à Nice. Eric Gaillard/Reuters

Vue de la manifestation de lundi à Nice. Eric Gaillard/Reuters

Lundi, ce ras-le-bol « virtuel » s’est traduit dans les rues de Nice par une manifestation qui a rassemblé près d’un millier de personnes. Une banderole blanche avec le message, « Non à la prison, oui à la légitime défense », donnait le ton de ce rassemblement auquel ont participé des commerçants, des particuliers, souvent retraités, des élus de droite et d’extrême droite, sur fond de début de campagne municipale.

« Le climat est effrayant dans cette affaire. L’opinion publique a pris le pouvoir. La justice, c’est pas Facebook et Twitter », a déclaré Philippe Soussi, avocat de la famille de la jeune victime. « On vit un moment de folie sur les réseaux sociaux. On parle d’autodéfense et de vengeance. C’est le défouloir de passions totalement invraisemblables. Ces événements dépassent tout le monde et en particulier la justice », a-t-il ajouté en évoquant un possible dépaysement du dossier.
Yann Turk, le fils du bijoutier, était présent dans la foule. Il a reçu de nombreux témoignages de soutien. « Je n’aurais pas imaginé qu’il y aurait autant de monde. Ça me touche profondément », a-t-il dit à Reuters.

Selon Le Journal du Dimanche, cette mobilisation s’expliquerait par l’émotion suscitée par la mort d’un retraité de 61 ans abattu le 22 août dernier à Marignane (Bouches-du-Rhône) pour avoir tenté d’arrêter les auteurs du braquage d’un bureau de tabac… « Une mobilisation extraordinaire qui en dit long sur le sentiment d’injustice vécu par les Français », selon Christian Estrosi, qui affirme lui-même avoir « liké » la page de soutien à Stephan Turk… « à plusieurs reprises »!

 

 

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