Syrie : la répression… vue de l’espace

28 Sep

« L’invention est la mère de la nécessité. » Cette expression du sociologue américain Thorstein Bunde Veblen (1857-1929) reflète peut-être au mieux la philosophie d’Ushahidi, un site Internet utilisant le concept de « crowdsourcing » et les nouvelles technologies au service de la cartographie socio-humanitaire. Ushahidi, qui veut dire « témoin » en swahili, est né après la crise postélectorale au Kenya, en 2007, dans le but de collecter les témoignages de violence envoyés par email et SMS, et les localiser sur une carte en ligne. Mais ce n’est qu’à partir de 2010, après les séismes à Haïti, au Chili et, plus récemment au Japon, qu’Ushahidi s’affirme sur la scène internationale, attirant l’intérêt d’organisations internationales, dont l’ONU. En avril, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies fait appel aux concepteurs du projet pour documenter la crise libyenne après le déclenchement de la révolution anti-Kadhafi.

Aujourd’hui, plusieurs mois après le début de la contestation populaire en Syrie, c’est au tour d’Amnesty International de recourir aux services du site. Il s’agit de documenter la répression du régime de Bachar el-Assad contre les opposants à travers l’analyse d’images satellitaires. Pour ce faire, il a fallu mobiliser une équipe de volontaires (Standby Task Force, SBTF) composée de plus de 150 experts issus d’une dizaine de pays et membres d’institutions de renommée internationale, comme le CICR, Ingénieurs sans frontières, Médecins sans frontières, l’Organisation internationale du travail, Sciences po Paris, l’Université de New York, etc.

Une image satellitaire d'avions de chasse syriens, fournie par Ushahidi aux volontaires de la SBTF pour leur servir de référence.

Lancé en réponse à l’interdiction d’entrée faite par les autorités syriennes aux observateurs indépendants, le projet se focalise pour l’instant sur trois principales villes en Syrie. Leurs noms n’ont toutefois pas encore été rendus publics. Sur son blog, Patrick Meier, le directeur du programme, explique qu’en analysant les images satellitaires de la Syrie, les experts volontaires suivent une méthode de travail très encadrée : « On scrute les images à la recherche de données bien précises comme des bâtiments carbonisés ou assombris ; des barrages routiers ; des équipements militaires dans des quartiers résidentiels ; des silhouettes d’hommes sur des toits d’immeuble, indiquant la présence d’éventuels snipers, etc. »
« La SBTF a localisé plus de 4 000 repères étalés sur une superficie de 100 km² en quelques jours seulement, écrit M. Meier. Nous avons désormais accès à des images satellitaires de très haute résolution que nous comparons avec des images plus anciennes afin de repérer tout mouvement militaire suspect. » Les résultats de ces analyses ne seront envoyés à Amnesty International qu’après avoir été confirmés par au moins trois experts, explique encore le spécialiste en nouvelles technologies. « Si un volontaire a un petit doute sur une image en particulier, il doit en faire une capture d’écran et la partager sur un document Google en ligne qui est accessible aux experts d’Amnesty et à ceux de la SBTF, précise-t-il. Ceci est un processus important et inévitable pour assurer une meilleure fiabilité. »

Des véhicules militaires stationnés près d'une caserne.

Mais en dépit de tout le succès qu’il a eu jusqu’à présent, le projet d’Ushahidi est encore au stade expérimental, comme le précise M. Meier. « C’est de la “science citoyenne”, dit-il. Nous ne connaissons pas encore les limites et les possibilités d’une telle approche, et plusieurs personnes nous ont déjà assuré que c’est une perte de temps. » « C’est peut-être vrai, poursuit-il, mais on ne saura pas la vérité tant qu’on n’aura pas essayé. » « En tout cas, dit-il encore, j’espère vraiment que notre projet pourra aider des organisations comme Amnesty et rendra la vie difficile à tous ces dirigeants qui commettent des violations des droits de l’homme à grande échelle. »

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